Les armées se dotent d’une doctrine militaire de lutte informatique d’influence (L2I)

Paru dans le N°328 - 18 novembre 2021
Numérique

“Le champ informationnel […] est un lieu de compétition stratégique. L’information fausse, manipulée ou subvertie, c’est une arme“, selon Laurence Parly, ministre des Armées.(1)

Les opérations militaires n’échappent pas à la nouvelle réalité des réseaux sociaux qui constituent une caisse de résonance surpuissante, porteuse aussi bien d’espoirs et de progrès que de nouveaux dangers tels que la propagation de “fake news“, la manipulation des images voire des faits ou encore l’amplification des théories complotistes.

C’est dans ce contexte que, le 20 octobre 2021, la ministre des Armées a présenté la doctrine militaire de lutte informatique d’influence (L2l). Elle définit les contours des manœuvres militaires possibles dans l’espace médiatique, en particulier sur les réseaux sociaux lors d’opérations extérieures.

Cette nouvelle doctrine assume le fait que les armées, au-delà de la simple veille numérique qu’elles réalisent, puissent désormais avoir recours à la diffusion de contenus pour “induire en erreur“ l’adversaire. En vertu de cette doctrine, elles peuvent être amenées à “dénoncer, contenir, affaiblir ou discréditer, y compris par la ruse, une attaque informationnelle“.

De plus, elles sont en mesure de “promouvoir l’action des forces“, de “dénoncer les incohérences ou mensonges de l’adversaire“, voire de “convaincre les acteurs d’une crise d’agir dans le sens souhaité“.

Utiliser de fausses informations pour obtenir un avantage stratégique sur son adversaire n’a rien de nouveau dans l’histoire des conflits mais les armées doivent maintenant faire face à un nouveau paramètre, la vitesse de propagation au niveau mondial des informations. Aujourd'hui, les principales puissances mondiales ne sont donc plus seulement engagées dans une course aux armements mais aussi dans une course aux technologies de l'information.

Sur le plan organisationnel, c’est le commandement de la cyberdéfense (Comcyber), rattaché à l’état-major des armées, qui gardera le contrôle sur les opérations de lutte informatique d’influence. La production de contenus sera, quant à elle, confiée, au Centre interarmées des actions sur l’environnement (CIAE), basé à Lyon.

S’agissant des outils nécessaires pour détecter les éventuelles manœuvres adverses de manipulation de l’information, ou pour diffuser les contenus produits, si peu de détails ont été communiqués, la ministre des Armées indique qu’il s’agirait de logiciels libres de droit ne nécessitant donc pas d’importants moyens financiers.

Pour autant, la ministre des Armées assure que l’emploi de la L2I restera encadré et soumis, comme toute autre arme ou méthode de guerre, aux principes et règles du droit international :

- les opérations de L2I se dérouleront exclusivement en dehors du territoire national ;
- les armées françaises ne déstabiliseront pas un Etat étranger à travers des actions informationnelles qui viseraient, par exemple, ses processus électoraux ;
- les forces militaires n’auront pas recours à des agents sous couverture disposant de carte de presse.

Cette politique de la transparence et la publication des éléments publics de la doctrine militaire de lutte informatique d’influence(2) s’inscrivent plus largement dans une volonté européenne. En effet, en décembre 2020, Bruno Le Maire, ministre de l’Economie, des finances et de la relance, Clément Beaune, secrétaire d’Etat chargé des Affaires européennes, et Cédric O, secrétaire d’Etat chargé de la Transition numérique et des communications électroniques, saluaient la publication par la Commission européenne de deux projets de règlement, le “Digital Services Act“ et le “Digital Markets Act“.(3)

Il s’agit de doter l’Union européenne d’un nouveau cadre de responsabilité des grandes plateformes du numérique, tant dans leur dimension sociétale (lutte contre la dissémination des contenus illicites ou préjudiciables) que dans leur dimension économique et concurrentielle (garantir que les marchés numériques restent innovants et ouverts à la concurrence, et que les relations commerciales entre les grands acteurs et leurs partenaires commerciaux y demeurent équilibrées et loyales).

La Doctrine rappelle que la France doit faire face à de nouveaux défis pour l’avenir :

- pour les Armées, gagner en influence et atteindre une audience utile. Cette bataille d’audience oblige à s’attaquer à un autre combat : celui de la maîtrise des algorithmes de référencement sur Internet et des outils de gestion particulièrement complexes des géants du numérique ;

- Développer les ressources humaines et techniques. La Loi de Programmation Militaire 2019-2025 consacre à la cyberdéfense des moyens à la hauteur des défis identifiés. L’actualisation de la revue stratégique de 2021 a encore renforcé la priorité accordée à ces moyens. Ainsi, le ministère des Armées a augmenté de 770 son objectif initial de recrutement de 1 100 cyber combattants supplémentaires. Il consacrera près d’1,7 Md€ à ce nouveau domaine d’affrontement. Une partie de ces moyens sera consacrée à la L2I.

- Favoriser les partenariats. la France promeut et soutient les initiatives de l’UE et de l’OTAN pour lutter contre les manipulations de l’information.

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