Rapport d’information du Sénat : huit questions sur l'avenir du télétravail, vers une révolution du travail à distance

Avec la crise sanitaire du printemps 2020, le télétravail s'est installé dans le paysage quotidien de millions de personnes. Avec la sortie de crise, se pose la question du devenir du télétravail en rythme de croisière. Qui est concerné ? Est-ce positif pour l’économie ? Les télétravailleurs sont-ils plus épanouis et mieux protégés ? Vont-ils profiter de la nouvelle situation pour quitter les villes et s’installer à la campagne ? Les directions d’entreprises vont-elles devoir adapter leurs modes de management ?

Devant autant de questions, une table ronde a été organisée par la délégation à la prospective du Sénat le 1er avril 2021 pour interroger les experts dans toute leur diversité : économistes, urbanistes, philosophes. L'objectif du rapport du Sénat sur l’avenir du télétravail(1) n'est pas de fournir une analyse détaillée et exhaustive du phénomène du télétravail sous toutes ses facettes, mais à travers huit questions, de tenter d'imaginer la manière dont le télétravail pourrait se développer dans les quinze prochaines années en France et l'impact que pourrait avoir son développement sur nos vies quotidiennes et sur notre société.

1. Pourrons-nous être tous télétravailleurs en 2050 ? La réponse est clairement négative car une partie encore significative du travail ne peut pas être exercée à distance. Au mieux la moitié des actifs pourraient être concernés par le télétravail en France. En outre, nous alternerons probablement présentiel et distanciel.

Recommandation : L’appareil statistique suit le télétravail de manière encore trop imprécise, des enquêtes régulières permettant de connaître les modalités précises du déploiement du télétravail sont donc nécessaires. Un rapport annuel sur le télétravail serait ainsi utilement présenté au Parlement qui pourrait, le cas échéant, légiférer sur ce nouveau droit et les devoirs afférents.

2. La croissance économique sera-t-elle stimulée par le télétravail ? Les perspectives de gains de productivité ne sont pas garanties, mais elles sont probables dès lors que le télétravail sera bien organisé au sein des entreprises et des administrations.

Recommandation : Les exemples de mise en œuvre réussie du télétravail doivent pouvoir se diffuser pour que les bonnes pratiques de télétravail essaiment dans l’économie. Un observatoire du télétravail devrait analyser ces bonnes pratiques, mais aussi les cas d’échecs, pour construire pas à pas un référentiel qui serait utile à tous.

3. Le télétravail peut-il conduire à de nouvelles délocalisations des emplois ? Le télétravail ne change pas forcément la donne. Le vrai risque est celui d’une délocalisation des télétravailleurs nationaux, qui, pour des raisons fiscales ou tout simplement de préférence personnelle, pourraient accroître leur mobilité au détriment de leur présence en France.

Recommandation : Il conviendrait de veiller à préserver l’attractivité résidentielle de la France pour faire de notre pays une terre d’accueil plutôt que d’exil des télétravailleurs.

4. Le télétravail peut-il constituer une avancée sociale ? S’il fait apparaître des risques nouveaux (charge de travail et temps de travail augmentés, sollicitation pendant les congés, risque d’isolement, accentuation de la sédentarité, individualisation de la relation de travail, création de nouvelle inégalité avec ceux qui ne disposent pas d’un environnement télétravaillable) qu’il convient de gérer, le télétravail, choisi et négocié, élargit l’éventail des possibilités offertes aux salariés (économie des coûts de transport, meilleure conciliation de la vie privée et professionnelle, meilleure inclusion des travailleurs handicapés, promotion de l’autonomie des travailleurs, facilitation du travail des femmes, orientation du management vers la confiance).

Recommandation : Le télétravail pourrait devenir un des critères d’appréciation de la responsabilité sociétale des entreprises(RSE) afin d’inciter à la recherche du bien-être social des télétravailleurs.

5. Le télétravail peut-il avoir un impact majeur sur nos lieux de vie et nos mobilités ? Un mouvement de relocalisation vers les campagnes peut s’enclencher et prospérer dans les années à venir, notamment au profit d’une ruralité gagnante. Cela dépend de la manière dont le télétravail est pratiqué: s’il l’est sur un jour par semaine, l’incitation pourrait être insuffisante.

Recommandations : Il serait utile d’anticiper l’arrivée de nouveaux télétravailleurs dans les territoires à travers des investissements qui leur seraient destinés : tiers-lieux, installation de la fibre, maintien de services publics locaux, infrastructures de loisirs et lieux de sociabilité, aide à la construction de logements adaptés. Dans les grandes agglomérations, il conviendrait d’encourager la requalification des surfaces de bureaux en logements ou de les rendre plus modulaires. Enfin, il est essentiel d’anticiper les nouvelles manières de se déplacer, en réorganisant l’offre de transports collectifs et en accélérant le passage de la propriété des véhicules à l’usage partagé.

6. Le télétravail peut-il améliorer notre environnement ? Le télétravail, en réduisant les déplacements, contribue à la transition vers la décarbonation de nos économies. Si le télétravail était combiné à la généralisation des bureaux partagés (flex office), les gains environnementaux pourraient-être importants, par réduction des besoins en construction, entretien et chauffage. Mais il rend encore plus indispensable la maîtrise de notre empreinte numérique. D’avantage d’équipements pour le télétravail, c’est aussi plus d’énergie pour les faire fonctionner, pour les fabriquer et, en fin de cycle, plus de déchets électroniques.

Recommandation : Il conviendrait d’encourager dès maintenant la réutilisation et le partage des objets numériques pour éviter le suréquipement des entreprises et des ménages.

7. Le télétravail nous rend-il trop dépendants des outils informatiques ? Nous avons besoin d’un outillage informatique performant pour réussir l’expérience du télétravail. Des télétravailleurs mieux équipés et mieux formés seront plus à même de faire face aux nouveaux risques numériques qui devront être maîtrisés.

Recommandation : Il conviendrait d’achever le déploiement des infrastructures numériques comme la fibre sur tous les territoires, pour ne pas créer des zones blanches de télétravail, mais aussi davantage former aux métiers de la cybersécurité et encourager des data centerlocalisés sur le territoire national, pour sécuriser les données.

8. Le télétravail constitue-t-il une perspective universelle ? Le télétravail va dans le sens de l’histoire. Pour autant, l’être humain est un animal social qui a besoin d’échanges directs, qui se noueront peut-être moins au travail et devront donc trouver de nouveaux cadres.

Recommandation : La place centrale du travail dans nos parcours de vie risque cependant de pâtir d’une mise à distance croissante. Nous devons transformer les modes de management pour les faire reposer davantage sur la confiance. Un effort de formation de l’encadrement, notamment de l’encadrement intermédiaire sera nécessaire. Nous devons également adapter dès à présent notre système éducatif, pour apprendre à travailler à distance, sans devenir des robots et tirer profit de l’émergence de la noosphère.

Le rapport conclut sur la nécessité, pour le législateur, de ne pas s'engager à marche forcée ou de définir un cadre trop rigide à cette pratique en devenir, et de laisser aux partenaires sociaux le soin de discuter sur les meilleurs compromis entre télétravailleurs et employeurs et trouver un équilibre entre la nécessité d'encourager les pratiques de télétravail et le besoin de réguler
 
Notes
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