Un échange de dons entre pouvoirs adjudicateurs « gratuites » peut caractériser un marché public. La coopération public-public exige que les marchés publics à passer entre pouvoirs adjudicateurs portent bien sur des activités contribuant à la réalisation effective des services publics dont ils ont la responsabilité et qu’une entreprise privée ne s’y voie pas placée dans une position privilégiée

Dans le cadre d’un litige opposant une entreprise du secteur des logiciels et des services informatiques à la ville de Cologne, le land de Berlin a acquis par marché public un logiciel de gestion des interventions des pompiers auprès de la société Sopra Steria Consulting GmbH, le contrat l’autorisant à transmettre gratuitement le logiciel à d’autres autorités publiques elles aussi compétentes en matière de services publics de lutte contre les incendies et de secours. Il a conclu deux contrats avec la ville de Cologne :
  • l’un prévoyant cette mise à disposition gratuite du logiciel au bénéfice de celle-ci,
  • l’autre instaurant une coopération par laquelle les parties s’engagent, dans une démarche collaborative, à adapter et améliorer ultérieurement ce logiciel, y compris au bénéfice d’autres partenaires de la coopération, chacune finançant le développement des évolutions dont il prendrait l’initiative.

Ces deux contrats ont été attaqués par une société concurrente ISA GmbH. Saisie de plusieurs questions préjudicielles, la Cour de Justice de l’Union européenne (CJUE) a été conduite, dans un arrêt du 28 mai 2020 (1), à préciser la notion même de marché public ainsi que les conditions dans lesquelles peut être établie une coopération public-public exclue du champ d’application des directives européennes relatives aux marchés publics (2).

La CJUE rappelle qu’un marché public est nécessairement un contrat onéreux, ce qui suppose que la partie prestataire reçoive une contrepartie en vertu de ce contrat, et qu’il doit nécessairement présenter un caractère synallagmatique.

Elle précise que ce caractère synallagmatique doit s’apprécier globalement, en prenant en compte l’ensemble des contrats qui participent de la mise en place de cette coopération ainsi que l’environnement réglementaire. En l’espèce, les deux contrats doivent être considérés comme deux parties d’un même ensemble contractuel et la dimension synallagmatique est donc acquise.

Elle indique que les conditions mises par le land de Berlin pour mettre gratuitement à disposition le logiciel, qui ont un caractère obligatoire, caractérisent un intérêt pour lui, y compris financier, et que dès lors l’onérosité est elle aussi acquise.

Il s’agit dès lors d’un marché public.

S’agissant des prestations objet du marché public conclu entre des pouvoirs adjudicateurs, la CJUE rappelle qu’ils peuvent porter sur une grande variété d’activités, non seulement sur la mise en œuvre des services publics mêmes mais aussi des activités accessoires à ces services publics, pour autant que la coopération permette d’atteindre des objectifs qu’ils ont en commun et que ces activités contribuent à la réalisation des services publics. Dans le cas d’espèce, la Cour estime qu’un logiciel de suivi des interventions des pompiers ne doit pas forcément être réduit au rang d’une activité accessoire, semblant ouvrir la voie à la reconnaissance des systèmes d’information dits « opérationnels » comme une composante directe des services publics dont les collectivités publiques ont la responsabilité.

La CJUE précise enfin que, conformément à sa jurisprudence passée rendue sous l’empire des directives de 2004, si les marchés publics passés dans le cadre d’une coopération public-public sont exclus du champ d’application des règles de passation des marchés publics, ils ne doivent pas placer un opérateur économique privé dans une situation privilégiée par rapport à ses concurrents. Le silence de l’article 12, paragraphe 4, de la directive 2014/24/UE sur ce point ne remet pas en cause cette jurisprudence passée. Or en l’espèce, les droits d’exclusivité dont bénéficie la société Sopra Steria sur ses logiciels lui permettent de bénéficier de contrats passés sans concurrence par les autres collectivités publiques adhérant à cette coopération. Le respect des règles de définition des spécifications du besoin et des obligations de publicité et de mise en concurrence (3) devrait conduire à ce que le code source du logiciel soit mis à disposition des entreprises concurrentes qui souhaiteraient pouvoir faire une offre pour le développement de ses évolutions futures.
 
Notes
puce note (1) Article L. 2511-6 du code de la commande publique
puce note (2) CJUE 28 mai 2020 ISE mbH contre ville de Cologne, Aff. C-796/18
puce note (3) Article 18 de la directive 2014/24/UE
 
 
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