édito

Le jeu d’argent : mutations et régulation

CC
Charles COPPOLANI,
Président de l’Autorité de régulation des jeux en ligne
Mon mandat de président de l’Autorité de régulation des jeux en ligne s’achève dans quelques mois. Un des traits les plus notables que j’en retiendrai est le bouleversement profond que le jeu d’argent et son environnement ont connu durant cette période.

Les changements ont porté sur les trois principales composantes du jeu d’argent tel qu’on l’a connu jusqu’aux années 2010.

L’équilibre jeu/argent : aujourd’hui la part de l’argent s’étend au détriment de celle du jeu. Ainsi, s’installe peu à peu l’idée que le plaisir de jouer n’existe pas en tant que tel. L’adrénaline du pari ne tient qu’à l’espérance de gains qu’elle contient au point que pour certains il s’agit d’en obtenir une source de revenus réguliers, au même titre qu’une activité professionnelle classique.
Certes, cette croyance erronée de changer de vie existe depuis toujours dans le jeu de rêve ; toutefois, le nombre limité de tirages modère dans ce cas les risques de jeu excessif. Et l’infime chance de réaliser ce rêve est clairement assumée par les joueurs du loto. En revanche, la densité de l’offre de paris sportifs permet de multiplier les paris et éventuellement les petits gains et donne l’illusion de pouvoir atteindre ainsi une chimère avec le risque d’addiction qui s’y attache.
La prééminence de l’argent s’étend aussi à des secteurs qui jusqu’alors en était relativement préservé. Le cas du jeu vidéo est à cet égard significatif : la dimension financière y est aujourd’hui très présente sous la forme de micro transactions imposées ou proposées au joueur dans le déroulement du jeu. Cette évolution conduit ce secteur non régulé aux frontières du jeu d’argent et aux limites de sa définition.

Le profil des joueurs : aujourd’hui une majorité de joueurs (de 18 à 40 ans) ont une expérience des jeux vidéo et sont imprégnés de ses codes. L’offre traditionnelle a évolué pour tenir compte de ce nouveau public avide de récits, d’émotions et de rapidité et donc de renouvellement. L’expertise qui présidait aux paris traditionnels tels que le pari hippique ou même le poker a changé de nature. Elle ne s’acquiert plus dans la durée et l’expérience mais au contraire dans la réactivité et dans la capacité d’adaptation à une offre en permanence renouvelée. Elle doit pouvoir s’acquérir rapidement ou même s’acheter par le biais de sites de pronostics. Dans le même mouvement, la spécialisation sur un type de jeux avec ses traditions et son esprit de communauté perd du terrain. Le profil multi joueur qui passe du poker au pari sportif ou du pari sportif aux paris hippiques se généralise comme si tous les jeux étaient « bons à prendre ».

Une pratique du jeu d’argent plus décomplexée, qui s’affiche et se partage. Avec la multiplication des supports en ligne (ordinateurs, mobiles et tablettes), la prise de pari est devenue un geste banal, désacralisé qui peut intervenir à tout moment et dans n’importe quel lieu. Avec les réseaux sociaux, la fierté de gagner est affichée tandis que le pari lui-même se partage plus volontiers entre amis. Ainsi, le caractère honteux du jeu d’argent s’estompe peu à peu, bien que paradoxalement l’anonymat reste encore pour de nombreux joueurs une condition exclusive qui les détourne du réseau en ligne.

L’internationalisation du marché des jeux et le rythme soutenu des innovations technologiques confortent ce mouvement : les spécificités culturelles par pays disparaissent au profit d’une homogénéisation généralisée de l’offre.

Face à ces évolutions, auxquelles il serait vain de s’opposer, quelles conséquences pour la régulation ?

La coopération avec nos partenaires européens et les relations internationales s’imposent plus que jamais comme des axes stratégiques majeurs. Tout au long de mon mandat, j’y ai consacré des ressources et un investissement personnel important. Aujourd’hui, un socle solide fait de relations, d’échanges et d’actions concrètes est en place. Il doit permettre à la France de conserver sa capacité d’entraînement et de mobilisation sur des sujets communs.

Mais plus encore que l’action internationale, il est essentiel que le modèle français de régulation des jeux d’argent soit suffisamment armé pour faire face à ces évolutions. Les changements qui touchent aujourd’hui le monde des jeux conduisent immanquablement à une intensification de la demande et de l’offre de jeu d’argent. De plus en plus de nos concitoyens sont séduits par le jeu d’argent qui se classe parmi leurs loisirs préférés.

Or, seul un modèle de régulation puissant et cohérent peut contenir ce « produit non ordinaire », dans les limites récréatives d’une activité de loisir. La loi du 12 mai 2010 a eu le mérite de définir des objectifs légitimes et ambitieux, qui gardent et garderont toute leur pertinence quelles que soient les évolutions. En revanche, elle s’est arrêtée en chemin s’agissant des pouvoirs confiés à l’autorité de régulation. On ne peut guère en vouloir au législateur de l’époque : installer une autorité administrative indépendante et lui confier la mission de réguler en toute indépendance, les jeux en ligne autorisés et ouverts à la concurrence, était une réforme d’ampleur et une première étape décisive. Il faut, dix ans après, aller plus loin avec un nouveau modèle à la hauteur des enjeux. La réforme qui s’annonce avec la Loi Pacte est, à cet égard, une occasion à ne pas manquer.

Le rapport d'activité 2018-2019 de l'ARJEL a été publié le 7 juin 2019(1).

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